Articles

Approvisionnement : des changements à venir ?

L’épidémie de Coronavirus qui sévit actuellement et contraint au confinement près de 3 milliards de personnes, soit la moitié des habitants de la planète, a mis notamment en évidence des difficultés dans l’approvisionnement des matériels de protection. Parmi ces équipements, les masques sont en France au centre des attentions.

L'approvisionnement en matériels est au centre des attentions
Crédit photo : Nicolas Beaumont

En France, les masques de protection manquent. En particulier les FFP2, certes les plus onéreux, mais également les plus efficaces puisqu’ils protègent à la fois leur porteur et son entourage immédiat. Si les politiques se relaient ces derniers jours pour prôner la solidarité nationale et affirmer que la crise sanitaire actuellement en cours était imprévisible, des questions demeurent néanmoins quant à l’approvisionnement des équipements de protection qui manquent cruellement à tous les personnels soignants confrontés à la vague épidémique.

 

La réaction de l’Etat

Face à la pénurie, les initiatives ne manquent pas. De nombreuses entreprises notamment réorganisent leurs lignes de production pour développer en masse des masques de protection, qui crise oblige, ne répondent pas tous aux normes en vigueur. Si elle est évidemment tout à fait louable, cette mobilisation citoyenne interroge quant à l’approvisionnement des stocks détenus par l’Etat. Le 17 mars 2020, le ministre de la Santé, Olivier Véran, annonce disposer de 110 millions de masques (aucun FFP2). Largement insuffisant pour tenir sur la durée lorsqu’on sait qu’à l’heure actuelle, il faut près de 40 millions de masques par semaine pour protéger les personnels de soins et de secours en première ligne face à l’épidémie. L’Etat a d’ores et déjà annoncé avoir commandé un milliard de masques. La mise en place d’un pont aérien avec la Chine a permis une première livraison lundi 30 mars de 8,5 millions de masques, suivie d’une seconde livraison le mercredi 1er avril de 12 millions d’unités. En parallèle, les quatre fabricants français augmentent leur production. Objectif : mettre à disposition 40 millions de masques par mois (contre 15 millions avant la crise). Une fabrication de masques en tissu a également été lancée. 500 000 unités par mois seront mises à disposition de diverses professions en contact avec le public, dont les policiers. En visite dans une usine du fournisseur français Kolmi-Hoppen, le président de la République a reconnu la nécessité pour la France, et plus largement l’Europe, de retrouver sa souveraineté en matière de production. Une déclaration d’intention qui masque mal des manquements dans la préparation de la gestion de crise.  

 

Le désarmement de l’Etat sanitaire

Retour quelques années en arrière. En 2009/2010, la France fait face à l’épidémie de grippe A (H1N1). Gérés par l’Etablissement de préparation et de réponse aux urgences sanitaires (EPRUS, aujourd’hui Santé Publique France), les stocks sont alors au plus haut. Le pays dispose alors d’un milliard de masques chirurgicaux et 900 millions de masques FFP2. Au final, le nombre de victimes décédées de la grippe A reste limité (323 morts répertoriés de novembre 2009 à août 2010) et Roselyne Bachelot, ministre de la Santé à l’époque, qui a par ailleurs commandé 94 millions de vaccins, est accusée d’en faire trop. Le basculement dans la gestion des stocks s’opère en 2013. La doctrine évolue suite à un rapport du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN) daté du 16 mai. L’équipement et la gestion des masques sont désormais transférés à l’employeur. De fait, une partie de la gestion des masques est assurée par le système hospitalier, et non plus par l’Etat. Un rapport du sénateur Francis Delattre alerte en 2015 : la quantité et la valeur des stocks stratégiques appartenant à l’EPRUS a été divisée par deux de 2009 à 2014. « Cette évolution s’explique par une inflexion de la politique de constitution et de renouvellement des stocks mise en œuvre par le ministre de la Santé sur le fondement de la doctrine développée par le SGDSN (…) Il a été décidé de ne pas renouveler certains stocks arrivant à péremption, par exemple, en raison de la plus grande disponibilité de certains produits et de leur commercialisation en officine de ville ou du transfert de la responsabilité de constituer certains stocks vers d'autres acteurs (par exemple, les établissements de santé et les établissements médico-sociaux pour les masques de protection FFP2 de leurs personnels). » Un constat qui annonce le désarmement sanitaire d’un pays aujourd’hui « en guerre » contre le Coronavirus selon les propres termes du président de la République, Emmanuel Macron.      

 

Une absence de véritable doctrine

Si le manque d’équipements est au cœur des interrogations actuelles, il n’est pas le seul facteur qui pose question. « Nous n’avons pas à l’heure actuelle une véritable doctrine en matière de gestion de crise, notamment pour les crises longues et complexes, explique Christian Sommade, délégué général du Haut comité français pour la résilience nationale (HCFRN). Cette absence de doctrine s’illustre aussi via le plan national de prévention et de lutte contre la pandémie grippale. C’est un plan de réaction qui dresse les bonnes mesures, mais dans les grandes lignes seulement, et qui ne s’appuie pas sur des mesures de planification détaillée et sur des éléments tangibles de réponse, comme des stocks stratégiques « réels et sérieux » ou d’autres moyens en regard de la menace et des enjeux. À l’heure actuelle, nous sommes souvent dans une culture technocratique de la gestion de crise, en « conduite ».  Ce domaine est « en temps de paix » peu prisé et maîtrisé par les politiques et les cabinets qui participent peu aux exercices et encore moins à la planification.  Il faudra après cette crise admettre une plus grande « transparence » auprès de la représentation nationale et des parties prenantes de ces aspects de planification et de gestion de crise, et surtout vouloir politiquement consacrer des moyens financiers qui ont toujours fait défaut ».