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Débat #55 : 113, un nouveau numéro dédié à l'urgence santé ?

Lors de son allocution solennelle du 16 mars 2020, le président de la République, Emmanuel Macron, l’a martelé « nous sommes en guerre ». L’emploi de ce vocabulaire martial a semble-t-il fait son effet dans un contexte extrêmement troublé par l’épidémie de Covid-19 sur le plan international. Pour autant, si certains apparentent cette crise sanitaire à un combat acharné contre un ennemi, aussi invisible soit-il, d’autres considèrent que le terme de « guerre » est dévoyé. Ce débat d’idées sémantique pourrait paraître futile à l’heure où les services de réanimation sont saturés et où chaque jour voit son lot de morts augmenter. Pourtant, les mots ont leur importance, car la communication en temps de crise - ou de guerre - peut avoir des conséquences importantes.


Propos recueillis par Sylvain Ley

 

Le sondage SecoursMag.com

Coronavirus, la France est-elle réellement "en guerre" ?

Oui : 47 %

Non : 53 % 

 

“L'ennemi est invisible, mais il est bien présent”

© DR

Dr Jacques Hascoët, Médecin territorial de la Croix-Rouge française, enseignant en médecine de catastrophe à l'université Paris-XII et ancien médecin urgentiste de la BSPP. 

Le Dr Hascoët s'exprime à titre personnel et non au nom de CRF.

La période que nous vivons peut s'apparenter à une guerre. L'ennemi est invisible mais il est bien présent et il s'attaque à la population. De fait, des batailles sont menées et sur plusieurs fronts en même temps. Il y a tout d'abord le front de la connaissance de l'ennemi, le virus. Il faut l'identifier, savoir comment il se propage, quelle est sa virulence... Le deuxième front est celui de la connaissance de la maladie et de ses symptômes qui vont du syndrome grippal à la destruction totale du poumon. Le troisième front est celui de la mise en place des mesures de protection de la population - sur laquelle il y aurait beaucoup à redire - et qui ont abouti à un confinement difficilement accepté du fait de messages divergents de la part des autorités. 

Le quatrième front, c'est la quête d'un traitement. La communauté scientifique avance vite mais il y a des protocoles à respecter - même si en période de guerre nous pourrions parfois faire l'impasse sur certains d'entre eux - donc ça prend du temps. Le dernier front, c'est celui de l'intendance, et là-dessus aussi il y a vraiment eu des problèmes. Les masques ont eu du mal à arriver, idem pour les blouses ou sur-blouses qui pour certains se déchiraient à peine enfilées... Ça, c'est totalement inadmissible. 

Ce sont ces batailles - car ce sont vraiment des batailles - qui sont menées sur tous ces fronts qui me donnent à penser que nous sommes en guerre. Le comportement exemplaire des personnels soignants, des secouristes, ne fait que le confirmer. Ils se sont investis d'une façon extraordinaire, comme des soldats. Ils ont fait appel au système D quand ils n'avaient pas ce dont ils avaient besoin et ils ont pris des risques, en connaissance de cause, pour mener à bien leur mission. 

 

 

 

“Le terme guerre est inadapté et anxiogène”  

© DR

Colonel Claude Lefebvre, consultant en technologies de défense NRBC et gestion de crise, formateur NRBC

En tant qu'ancien militaire, avec 37 ans de service, je pense que l'épisode que nous vivons n'est pas une guerre. Ou alors, j'ai peur que nous revivions Verdun, car il n'y a aucune stratégie militaire derrière... Tout d'abord, quand on entre en guerre, on dispose d'une armée, d'armes et de munitions pour se battre. Face au coronavirus, notre armée de personnels soignants ne bénéficie pas de matériel en suffisance pour affronter cet « ennemi » qui, stricto sensu, n’en est pas un. Le Covid-19 n’est pas humain, n’a pas la volonté de nuire, ignore les frontières et les différences sociales. Ce n’est donc pas un belligérant. Pour reprendre Sun Tzu, dans L’art de la guerre, on entre en guerre que lorsqu’on est certain de la gagner. Cela implique de la préparation et de l’anticipation, ce qui manque cruellement aujourd’hui. D’après les premières déclarations de la ministre de la Santé de l’époque, le coronavirus sévissait en Chine, loin de chez nous et nous n’avions pas lieu de nous inquiéter. Où sont l’anticipation et la préparation ici ? Nous nous retrouvons ainsi aujourd’hui dans une situation où l’on envoie les personnels soignants au casse-pipe alors que ce sont nos seuls remparts face à l’épidémie. Quand eux-mêmes sont atteints par la maladie - et certains en sont morts -, qui va soigner la population ? Cet état de fait n’est sûrement pas une stratégie guerrière.

Autre élément : en temps de guerre il faut adopter de fait une « communication de guerre ». Seul le chef des armées, en l’occurrence le président de la République, est à même de prendre la parole. Aujourd’hui, les Français ont perdu la confiance dans la gouvernance car les messages qui leur sont adressés sont multiples et incohérents. Le terme de guerre est ainsi à mes yeux inadapté et s’avère plus anxiogène qu’autre chose. Nous sommes en crise, oui, mais pas en guerre. 

 

 

Le débat du N°57 portera sur : L'ECMO en pré-hospitalier : quels apports ? Quelles limites ?

 

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