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Entretien #31 : Georges Boussignac, « tout mettre en œuvre pour trouver la solution »

Suite au décès du Dr Boussignac le 21 mai dernier, Secours Mag publie l'entretien que nous avait accordé le créateur de la CPAP. Dans sa jeunesse, Georges Boussignac aspirait à devenir prêtre, médecin ou pilote de chasse. Il reconnaissait non sans humour avoir réuni ces trois centres d’intérêt. Arrivé en France à 20 ans, il a découvert l’univers hospitalier comme garçon de salle avant de devenir médecin. Indépendant et bricoleur, Georges Boussignac était l’inventeur de plusieurs dispositifs utilisés aujourd'hui dans la médecine d’urgence moderne.

Crédit photo : DR

Propos recueillis par Yann Bellon

Votre parcours personnel est atypique. Pouvez-vous le raconter ?
D’origine croate, j’ai quitté mon pays pour des raisons politiques. J’avais suivi là-bas mes deux premières années de médecine. Je suis arrivé en France en 1965. Je repartais de zéro. Après une première année à apprendre le français et effectuer plusieurs boulots, j’ai exercé la fonction de garçon de salle à l’hôpital Saint-Antoine dans le service du Pr Jacques Caroli. À l’époque, le métier consistait à nettoyer les sols de l’hôpital et occuper le rôle d’ambulancier en transportant les malades à l’intérieur de l’établissement. Mon destin a basculé le jour où j’ai assisté à une consultation clinique réalisée par un externe. Ce dernier a commis une erreur de diagnostic. Je me suis permis de le lui signaler en lui indiquant l’infection dont souffrait son patient et le traitement à mettre en œuvre. La suite a montré que j’avais raison.

Que s’est-il passé ensuite ?
L’externe est allé voir l’interne responsable qui n’était autre qu’Alain Pompidou, fils de l’ancien président. Lui-même a évoqué mon cas au Pr Caroli qui a sondé mes intentions. Je lui ai fait part de mon projet : m’inscrire à la faculté de médecine en tant qu’auditeur libre. Les deux premières années, j’ai assisté aux cours la journée et travaillé la nuit dans le service de psychiatrie. À la fin de la troisième année, j’ai réalisé mes premiers remplacements d’infirmier. J’ai exercé comme infirmier de nuit pendant cinq ans. À la fin de mes études, je fus rattaché au service anesthésie de l’hôpital Henri-Mondor (Créteil), et j’occupais en parallèle le poste d’attaché consultant. À cette époque, je déclinais la proposition du Pr Hugue-nard, responsable du Samu 94, qui me proposait d’embrasser la carrière hospitalière.

Pour quelles raisons ?
Je suis un libéral qui n’aime pas se faire commander. Faire carrière nécessite d’appartenir à un clan, ce qui génère irrémédiablement des luttes d’influence. Ma priorité était d’obtenir et de conserver mon indépendance. Ce qui ne m’a pas empêché de concilier mes activités d’attaché consultant à l’hôpital et de médecin dans un cabinet de médecine générale. À l’hôpital, j’ai travaillé dans différentes spécialités : pneumologie, cardiologie, urologie. Bricoleur de nature, lorsqu’un problème se pose, je mets tout en œuvre pour trouver la solution.

Vous avez révolutionné la technique d’assistance respiratoire en mode CPAP (Continuous Positive Airway Pressure). Pouvez-vous nous expliquer dans quel contexte ?
En 1973, un avion s’est écrasé à Saulx-les-Chartreux (91). Le bilan était de 125 morts et seulement trois survivants. Lorsque les victimes ont été prises en charge à l’hôpital Henri-Mondor, nous avons constaté qu’elles avaient des lésions pulmonaires graves et souffraient donc d’hypoxémie sévère. Le Pr Huguenard ayant travaillé avec des médecins militaires qui avaient participé à la guerre du Vietnam, il connaissait les risques d’infections nosocomiales inhérents à l’intubation qui ici risquaient de tuer les patients. Nous avions donc décidé de mettre en place une CPAP primitive. Nous avions placé un sac plastique sur la tête de chaque personne, accompagné d’une chambre à air d’un vélo d’enfant positionnée autour de leur cou et scotchée avec du sparadrap afin d’en assurer l’étanchéité. L’oxygène était administré directement dans le sac à raison de 65 litres par minute. Et la pression positive obtenue par l’intermédiaire de tuyaux immergés dans un bocal d’eau. Finalement, les trois patients ont été sauvés.

Comment la CPAP a-t-elle évolué ?
Il fallait trouver un moyen pour réduire la quantité d’oxygène utilisée pour limiter les risques de combustion – à l’époque, les gens fumaient dans les salles de réanimation. Après cinq ans de travaux dans mon garage, je suis parvenu à créer une première version de la sonde Boussignac. L’objectif suivant était de développer une sonde qui pourrait être utilisée dans les hôpitaux. La société Porgès devait en assurer l’industrialisation. Après encore quatre années de travaux, nous avons débuté les premiers tests sur les animaux lorsque le projet a été abandonné, avant d’être finalement repris par le groupe Vygon en 1991. Auparavant, le dispositif expérimental avait été expliqué physiquement en 1988 par une équipe de l’Inserm emmenée par les docteurs Alain Harf, Daniel Isabey et moi-même. Le dispositif a ensuite fait l’objet d’une publication publiée dans le Journal of Applied Physiology. Entre-temps, l’école d’aviation de Toulouse avait tenté de trouver sa formulation mathématique. Un clin d’œil du destin en quelque sorte…

Pourquoi ?
Dans mon enfance, je voulais devenir prêtre, médecin ou pilote d’avion de chasse. J’avais réuni ces trois centres d’intérêt. En tant que médecin, j’étais le confesseur de mes patients. Et en tant que concepteur d’équipement médical, je venais de créer une turbine d’avion de chasse de propulsion. (Sourire)

 

Comment fonctionne la CPAP et quels sont ses avantages ?

La CPAP est un équipement simple d’utilisation et léger pouvant être glissé dans une poche.

L’ultime développement de la CPAP a été l’introduction d’un masque facial. Outre le masque facial auquel il se connecte, le système comprend une partie supérieure qui reste ouverte à l’air libre (avec prolongateur) et un connecteur pour manomètre qui va mesurer la pression générée que l’on veut appliquer sur les voies respiratoires du patient. Le dispositif permet ainsi d’induire une pression positive constante sur les voies aériennes par injection de gaz à haute vitesse qui créé une valve virtuelle. Utilisée notamment par des acteurs du secours préhospitalier pour traiter l’œdème aigu du poumon, la CPAP est un équipement simple d’utilisation et léger, pouvant être glissé dans une poche. Son système ouvert est moins stressant pour le patient qui respire plus facilement et peut communiquer avec le personnel soignant. Des études scientifiques ont par ailleurs montré l’efficacité de la CPAP au niveau de l’oxygénation des patients pris en charge pour toute hypoxémie non traumatique.

Vous avez développé ce système pour la prise en charge d’accident cardiaque avec le tube RCP…
Le tube RCP permet de mettre en place une ventilation continue sans interrompre le massage. Nous l’avons testé sur des chats puis sur des cochons en 1989. En 1990, le premier patient traité à l’aide de cette technique venait de subir un arrêt cardiaque pendant une coronographie. Lorsque le malade a été descendu au bloc après 55 minutes de massage piloté par le Pr Jean-Luc Dubois-Randé, nous avons prélevé les gaz du sang qui étaient normaux. Une personne réanimée pendant 30 à 45 minutes avec les techniques classiques met habituellement une semaine à dix jours pour guérir du poumon. Le Pr Laurent Brochard de l’hôpital Henri-Mondor et le Pr Jean-Marie Saissy, responsable des urgences du service de santé des armées de l’hôpital Bégin ont par la suite organisé une étude à grande échelle sur l’arrêt cardiaque extrahospitalier en collaboration avec les pompiers de Paris. À l’issue de cette étude publiée dans le journal Anesthesiology et d’un second travail mené au Samu de Créteil par Catherine Bertrand, le RCP tube a été mis en œuvre. Il est aujourd’hui utilisé par plusieurs Samu.

Le dernier dispositif développé est la b-card. De quoi s’agit-il ?
La b-card repose sur le même principe de fonctionnement, mais contrairement au RCP tube qui impose une intubation trachéale, la b-card peut être utilisée avec un simple masque facial. Ainsi, les premiers intervenants secouristes peuvent se servir de ce dispositif et donner plus de chances de survie au patient en démarrant immédiatement le massage cardiaque.

 

georges boussignac

Georges Boussignac

Médecin généraliste pendant plus de trente ans, Georges Boussignac fut un inventeur prolifique qui aura déposé tout au long de sa carrière pas moins de 124 brevets dans différentes spécialités, révolutionnant notamment la prise en charge des malades souffrant d’insuffisance cardiaque sévère. Fait chevalier de la Légion d’honneur en 2013, il a participé à de nombreuses conférences internationales pour présenter aux spécialistes de la médecine d’urgence ses découvertes que sont, entre autres, la CPAP, le RCP tube et la b-card.